Un regard vivant et touchant sur les conditions de vie déplorables des immigrants irlandais au milieu du XIXe siècle.
Fanette - Tome 2 - La vengeance du Lumber Lord
La date de l'entrevue : 5 novembre 2009
Vous êtes bien connue pour vos séries télévisées (Mon meilleur ennemi et À nous deux, notamment) et vos pièces de théâtre. Pourquoi vous êtes vous lancée dans l'écriture de romans?
J'ai toujours rêvé d'écrire des romans. Mes deux parents étaient écrivains, et je savais qu'un jour ou l'autre, je ferais le saut, mais je voulais d'abord explorer d'autres avenues d'écriture. Le théâtre a été ma première grande formation. J'y ai appris l'art du dialogue, la création de personnages solides. Avec la télévision, j'ai apprivoisé l'art des intrigues, et j'ai développé un souffle de marathonienne : comment écrire beaucoup sans se répéter et sans ennuyer les téléspectateurs... Alors j'étais mûre pour me lancer dans l'aventure romanesque.
J'ai écrit mon premier roman, Le fort intérieur, sans savoir s'il serait publié ou non. Lorsque j'ai envoyé le manuscrit à Monique H. Messier, c'était un peu comme envoyer une bouteille à la mer. Quelques mois plus tard, Monique m'a appelée : c'était le coup de coeur! J'ai eu la chance d'être tout de suite été éditée chez Libre Expression, et cela m'a énormément encouragée à poursuivre ma démarche d'écrivain.
Cela a-t-il influencé votre façon d'écrire ?
Mon expérience de scénariste a beaucoup nourri ma démarche de romancière. D'abord, ce souffle de marathonienne dont je parlais m'a été des plus utiles, car écrire 500 pages par année, comme je le fais pour Fanette, c'est tout un contrat ! Ensuite, ma capacité d'écrire des histoires et de les entremêler sans mêler les lecteurs, je l'ai apprise en écrivant des scénarios. Aussi, j'ai pris l'habitude de faire beaucoup de recherches dans mes séries de télé, alors cela m'a énormément servi pour bâtir ma saga historique.
Par contre, la grande différence entre un roman et un scénario, c'est que lorsqu'on écrit un roman, on est seul à bord de son bateau, et cela donne une grande liberté. Pas de limites de budget, de décors, d'acteurs... J'avoue que j'ai pris infiniment goût à cette liberté. J'adore écrire des scènes de foule, par exemple, qui m'auraient été refusées à la télé parce qu'elles coûtent trop cher, et que j'ai toute liberté de mettre en scène dans mes romans...
Vous avez publié les 2 premiers tomes de la saga historique Fanette. D'où vous est venue l'idée de cette saga ?
Mon éditrice (toujours Monique Messier, une merveilleuse personne que je souhaite à tous les écrivains) m'a fait part du fait que Libre expression était à la recherche d'une saga historique. J'ai alors réfléchi au sujet, puis aux personnages. J'ai soumis un synopsis (un genre de résumé de l'histoire) à Libre Expression, mon projet leur a plu, et c'est ainsi que Fanette est née.
La ville de Québec y est mise en exergue. Que représente cette ville pour vous ?
C'est une ville magnifique, qui donne envie d'écrire juste à la regarder. J'y allais souvent pour écrire des scénarios. Lorsque j'ai eu l'idée d'une saga historique, Québec s'est imposée à moi, avec sa beauté, ses nombreuses réminiscences historiques, ses rues si évocatrices, et le fleuve. D'ailleurs, je décris avec précision le Québec du 19e siècle dans Fanette, et beaucoup de lecteurs m'ont fait remarquer qu'ils avaient l'impression d'y être en parcourant ma saga.
Les 2 premiers tomes se déroulent au milieu du 19ème siècle. Pourquoi avoir choisi cette période pour situer votre roman ?
Le 19e siècle est une période peu explorée sur le plan romanesque. Il y a eu beaucoup de romans historiques sur la Nouvelle-France, par exemple, alors je tenais à trouver un cadre différent. J'ai donc exploré les histoires possibles au 19e siècle à Québec, et je suis tombée sur cette terrible tragédie de la pomme de terre qui sévissait en Irlande à l'époque, et qui a obligé des dizaines de milliers d'Irlandais à s'expatrier. La ville de Québec, comme vous le savez, a été l'un des ports d'attache de ces nouveaux arrivants. Je tenais donc le point de départ de ma saga.
Ce sont des événements encore peu connus du grand public, mais qui méritent de l'être. Depuis quelques années, on assiste toutefois à un regain d'intérêt pour cette période fascinante et tragique de notre histoire. Par exemple, Grosse-Isle, l'île de la quarantaine où tant d'exilés irlandais ont péri, est devenue un lieu historique national.
Le 19e siècle est aussi très intéressant sur le plan de la révolution technologique et des inventions scientifiques. Darwin a publié son livre sur les origines des espèces en 1859. Le bateau vapeur et le train ont fait leur apparition à cette époque. En même temps, ce qui est paradoxal, c'est que le sort des femmes a empiré, elles ont perdu beaucoup de terrain dont le droit de vote, qu'elles avaient obtenu et ont perdu au milieu du 19e siècle pour le retrouver un siècle plus tard...
Parlez-nous un peu du personnage de Fanette.
Fanette a connu une enfance difficile, mais a gardé sa capacité de rêver et d'aimer. Ses parents sont morts des suites du typhus, qui a décimé beaucoup d'immigrants irlandais. Elle a été séparée de sa famille et a connu la vie difficile des expatriés. Heureusement, elle est finalement adoptée par une dame patronnesse au grand coeur, Emma Portelance, qui va l'éduquer et l'entourer d'affection. Je crois beaucoup à la possibilité de rédemption, à l'importance de rencontrer la bonne personne au bon moment. En ce sens, Fanette incarne l'espoir, la possibilité de changer sa vie, de trouver le bonheur, malgré les obstacles.
Vous avez dû effectuer de nombreuses recherches historiques, quelles ont été vos différentes démarches ?
Je me suis attachée particulièrement à l'oeuvre de Marie-Josephte Fitzbach, qui a fondé l'asile Sainte-Madeleine en 1850 afin de venir en aide aux filles-mères, prostituées ou femmes qui sortaient de prison. J'ai rencontré soeur Claudette Ledet, directrice du Bon-Pasteur, à Québec, une femme remarquable qui m'a beaucoup appris sur l'oeuvre sociale des religieuses.
J'ai visité également Grosse-Isle, là où les immigrants irlandais ont été mis en quarantaine Cette visite m'a profondément bouleversée, particulièrement le cimetière des Irlandais, situé à l'ouest de l'île, où des Irlandais, victimes du typhus et de fièvre typhoïde, y ont été enterrés par milliers. En 1847, il y eut tellement de morts qu'on inhumait les cercueils les uns par-dessus les autres. L'on peut voir l'affaissement du terrain là où les cercueils ont été empilés. Cela brise le coeur. Le lazaret, l'hôpital où les malades étaient entassés, m'a également beaucoup touchée. On peut facilement imaginer la misère qui y régnait, les fenêtres étroites qui laissaient à peine passer l'air et la lumière. Je n'oublierai jamais le moment de recueillement devant la croix celtique, qui a été érigée en 1909 afin de commémorer la tragédie de 1847. Un couple d'Irlandais était à côté de nous ; l'homme s'est mis à réciter le texte inscrit sur la croix en gaélique. J'entends encore sa voix cassée par l'émotion, et la poésie de cette langue qui a les sonorités de la mer.
Je me suis aussi beaucoup appuyée sur la merveilleuse encyclopédie des antiquités du Québec, l'oeuvre de Michel Lessard, pour une description précise des objets du 19e siècle.
J'ai fait de nombreuses recherches sur les Hurons et le village de la Jeune Lorette, ainsi que sur le lac Saint-Charles qui sert de cadre à une partie importante de l'action de Fanette (tome 2). Pour ce faire, j'ai visité le village de Wendake (anciennement la Jeune Lorette) ainsi que le lac Saint-Charles, où l'infortunée Cecilia se noie... J'ai pris des photos des rives du lac, et les ai comparées aux gravures de l'époque, afin de décrire les lieux avec le plus de justesse possible.
Pour ce qui est des élections municipales que je mets en scène dans Fanette (tome 2), j'ai fait appel à Ginette Tremblay, archiviste à la ville de Québec, qui m'a fait parvenir des documents des plus utiles concernant le fonctionnement des élections municipales à Québec à l'époque. J'ai pu vérifier auprès d'elle l'emplacement des cimetières catholique et irlandais de Québec en 1859, et d'autres détails historiques.
Je dois avouer toutefois que je me suis aussi beaucoup inspirée de la réalité politique contemporaine : la commission Gomery, l'affaire Mulroney-Schreiber, ainsi que les malversations de Cinar. J'étais présidente de la Sartec (Société des auteurs en radio, télévision et cinéma) au moment où le scandale a éclaté, en 1999. J'ai dénoncé à l'époque les malversations de Cinar, et étudié de près comment fonctionnait le système de prête-nom, dont que je me suis servi pour mon roman, en l'adaptant bien sûr au 19e siècle...
Dans votre entourage, qui est votre premier lectorat avant publication ?
Monique, mon éditrice, bien sûr. Mon compagnon, Robert, qui est mon lecteur le plus exigeant (à part moi-même). Des amies chères à mon coeur, Françoise, Cécile, Brigitte. Ma soeur jumelle, qui a lu le premier tome de Fanette. Je l'ai perdue en mars 2008 de suites de la leucémie. Son esprit et sa vive intelligence continuent à m'habiter.
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je suis en train de terminer le troisième tome de Fanette, et je pense déjà au quatrième... J'aimerais aussi travailler à un projet d'adaptation télévisuelle de ma saga. Beaucoup de mes lectrices et lecteurs m'ont fait part du fait qu'ils aimeraient voir cette saga à l'écran. Avec mon expérience acquise à la télévision, je ne serais pas trop mal placée pour l'écrire!
Pour terminer, quel message voudriez-vous lancer aux lecteurs ?
Je suis toujours très émue que des gens que je ne connais pas prennent la peine de me lire, d'entrer dans mon univers. Je pense souvent à eux lorsque j'écris, je me mets à leur place : que vont-ils éprouver à tel moment de l'histoire? Comment continuer à capter leur attention? Je suis impitoyable pour les longueurs, les descriptions inutiles : tout doit servir à raconter l'histoire. On a le droit de tout écrire, sauf d'ennuyer les lecteurs!
Suzanne Aubry en 5 questions :
Le livre que vous préférez ?
J'ai adoré «L'ombre du vent » de Carlos Ruiz Zafon, un roman rempli d'imagination et d'humanité. Je suis en train de lire son deuxième, « Le jeu de l'ange». J'espère qu'il sera aussi bon que le premier!
Votre plus beau voyage ?
Mon premier voyage à Paris, en 1985. Je retrouvais les lieux de mes lectures. J'avoue que j'ai pleuré en m'asseyant sur un banc dans le Jardin du Luxembourg, qui avait les couleurs de mes rêves.
Une couleur qui vous ressemble ?
Le vert irlandais
La pièce de la maison que vous préférez ?
En ce moment, la cuisine. À l'approche de l'hiver, et entre deux séances intenses d'écriture, il n'y a rien que j'aime autant que faire à manger, sentir les parfums des fines herbes, du pain, des grillades. La cuisine est un lieu convivial et familial, le seul où j'arrive à oublier mes personnages...
Une de vos petites manies ?
Je me parle toute seule lorsque j'écris. Parfois, c'est pour mimer un dialogue, d'autres fois, c'est pour faire un commentaire sur ce que je suis en train d'écrire, du genre : « OK, ça marche », ou bien, « Non non, c'est pourri ! ». Heureusement, mon compagnon est au courant de cette manie, car autrement, il pourrait croire qu'il vit avec une malade mentale...